DEFISCALISATION CITOYENNE, FAIRE ŒUVRE PROFITABLE
Face à des besoins croissants, donner reste un geste crucial, associé à un coup de pouce fiscal. Une mobilisation dont dépendent de plus en plus les fondations dans la santé et la recherche. Nos conseils pour une générosité optimisée.
Nicolas Revel est sur tous les fronts. À l’approche des fêtes, le directeur général des Hôpitaux de Paris (AP-HP) boucle les négociations budgétaires avec le ministère de la Santé et Bercy, tout en menant le sprint final pour séduire les grands donateurs de la fondation de l’AP-HP. Un soir, au siège de l’institution, on lui demande : décrocher un budget public ou convaincre les mécènes, quel est le plus difficile ? « Joker », sourit-il, avant de préciser : « Le mécénat occupe une place croissante. C’est un levier décisif, tant pour la médecine au quotidien, le personnel soignant, que pour la recherche. Un robot chirurgical, le futur Institut du cerveau de l’enfant… Sans ces fonds, ces projets ne verraient pas le jour ou se feraient moins rapidement. » Le lendemain, il est à pied d’œuvre pour convaincre des donateurs potentiels, avec l’objectif de dépasser les 28 millions d’euros récoltés l’an dernier. Sur l’identité des prospects, silence.
Même discrétion chez Antoine Bogaerts, vice-président de l’Institut Pasteur, de retour de levée de fonds de New York. Ici, les fonds privés sont vitaux : ils représentent un tiers des 400 millions d’euros du budget annuel de la vieille dame de la recherche française. « Sans la philanthropie, les budgets de recherche ne seraient pas bouclés. D’autant que les crédits publics sont en baisse », prévient-il. Entre 2018 et 2025, les fonds dédiés aux sciences du vivant ont chuté de 18,8 %, passant de 3,2 milliards d’euros à 2,6 milliards, qui financent notamment l’Inserm, l’Institut Pasteur ou l’Institut Curie. Cela ne représente plus que 15 % de l’ensemble des budgets publics de la recherche, contre 24 % il y a sept ans.
Élan populaire
Parallèlement, la santé et la recherche médicale attirent de plus en plus la générosité des Français : 44 % déclarent vouloir soutenir ce domaine. Un élan qui dope l’ensemble des contributions. En 2022, les dons ont franchi pour la première fois les 9,2 milliards d’euros, dont 58 % issus de particuliers, encouragés par un cadre fiscal incitatif. Derrière ce record, il y a un champ de bataille : la santé doit rivaliser avec l’environnement, l’éducation, le social ou la culture. Elle reste le troisième domaine d’intervention, et le deuxième en volume, selon la Fondation de France : 22 % des fonds et fondations y sont actifs. Reste qu’après le pic du Covid, le mécénat d’entreprise lié à la santé est tombé de 504 millions en 2021 à 342 millions d’euros en 2023.
La santé, une cause prioritaire
La santé, la recherche médicale : 44 %
L’aide aux personnes démunies : 32 %
La défense des animaux : 26 %
L’enfance, la jeunesse et l’éducation : 24 %
Le handicap : 22 %
Les catastrophes ou conflits : 20 %
L’environnement : 16 %
Les droits de l’homme : 11 %
La culture : 10 %
Les personnes âgées : 7 %
Source : enquête Ipsos (26 février – 12 mars 2025), panel de 1 000 personnes représentatives de la population française de 18 ans et plus.
Face à la concurrence, les fondations affûtent leurs stratégies. « Les causes sont nombreuses en santé : prévention, accompagnement, recherche, note Stéphane Godlewski, directeur de l’agence de conseil DoYouPhil. Pour capter plus de dons, les structures se sont professionnalisées et spécialisées. » Et les donateurs exigent plus de résultats. « La philanthropie passe d’un mode purement caritatif à une démarche plus structurée, orientée vers des résultats concrets, résume Sandrine Bouttier-Stref, directrice générale de Foundation S (Sanofi). Les bailleurs de fonds attendent un impact sur les populations, un fléchage précis. » Avec cette transformation, une culture de l’efficacité s’impose. « La charité du cœur ouvre la voie, mais l’efficacité passe par une philanthropie pensée, pilotée, assumée. En se professionnalisant, l’histoire personnelle devient une cause collective », souligne Sabine Roux de Bézieux, présidente d’Un Esprit de Famille, qui regroupe 150 fonds et fondations.
De fait, de nombreuses vocations philanthropiques naissent d’un choc personnel. C’est le cas de la Fondation Clément Fayat, créée en 2021 par le groupe de BTP Fayat – quatrième français du secteur. « La famille a été touchée par les maladies neurodégénératives, relate Axelle Pinseau, sa directrice générale. Elle a ainsi voulu s’engager sur ces maladies avec un soutien au plus près du patient, au stade préclinique et clinique plutôt que dans la recherche fondamentale. » L’engagement est structurel : en plus d’1 million d’euros de dividendes versés chaque année, les parts du groupe sont cédées progressivement à la fondation, qui est appelée à en devenir l’actionnaire majoritaire.
Projets ciblés
Une fois les dons levés, encore faut-il les affecter. « Les chercheurs passent trop de temps à chercher… des fonds. Leur place, c’est dans les labos », pointe Aurélie Andrieux-Bonneau, du fonds de dotation MSD (117 millions d’euros). « Le mécénat représente 15 à 20 % du budget d’une équipe de recherche », ajoute Fanny Ledonne, responsable de fondations à la Fondation de France.
En 2024, la Fondation Bettencourt Schueller a alloué 16,1 millions aux sciences du vivant, dont 10,9 via Impulscience, qui soutient des projets reconnus en Europe mais non financés. Sept lauréats reçoivent 2,3 millions chacun sur cinq ans. « On leur offre stabilité, visibilité et temps long, essentiels pour sécuriser leur équipe », résume Céline Poucin, sa directrice du mécénat scientifique. Parmi eux, Raphaël Ceccaldi (Inserm/Institut Curie), lauréat 2025, traque les vulnérabilités de l’ADN dans les cancers féminins.
Cancers, pathologies cardiovasculaires… Les affectations des financements évoluent pour répondre aux attentes du public. « Nos donateurs privilégient la recherche sur les maladies non infectieuses et la santé aux âges extrêmes de la vie, souligne Antoine Bogaerts, de l’Institut Pasteur. C’est logique : ce sont des sujets qui les touchent. Les 80 % des dons non fléchés nous permettent de soutenir tous les axes. » Une liberté précieuse pour financer des projets jugés trop risqués par l’État ou incertains pour l’industrie.
Toutes générations
Depuis quelques années, on assiste à un basculement : la coopération. Foundation S vient de lancer sur la thématique climat-santé un « global fund » de 50 millions d’euros, cofinancé avec les fondations Gates et Rockefeller. De même pour la Fondation de l’Avenir avec Chanel et La Banque postale. « Ces cofinancements permettent d’explorer les grandes transformations sociétales. Les chercheurs produisent les premières données et posent les bases pour ouvrir d’autres terrains de recherche plus concrets », explique Marion Lelouvier, présidente de la Fondation de l’Avenir.
Les formes de collecte aussi évoluent. Depuis 2016, les streamers Adrien Nougaret et Alexandre Dachary orchestrent ZEvent, marathon caritatif de trois jours. En 2025, ils ont récolté 16 millions d’euros, notamment pour la Ligue contre le cancer, quand le Sidaction en levait 3,9 millions. Cela reste moins que le Téléthon, qui a rapporté cette année 83,5 millions d’euros (collecte en cours jusqu’au 12 décembre). Signe que la philanthropie dans la santé ne se joue plus seulement dans les salons feutrés, mais aussi sur Twitch ou YouTube. Et ce n’est plus une affaire de seniors fortunés, mais une aventure intergénérationnelle.
